Pharmacie déconventionnée : interview lue sur EGORA

Récit très instructif qui illustre, encore une fois, la pratique par la CPAM du délit statistique.

Pharmacien déconventionné : « Le tout générique est une pression malsaine »

Jacqueline Girardeaux est propriétaire d’une pharmacie située dans les Deux-Sèvres.

Avec son fils co-titulaire, ils viennent d’être déconventionnés pour un mois.

La CPAM leur reproche de n’avoir pas délivré suffisamment de médicaments génériques. Ils seraient les premiers à être ainsi sanctionnés. La pharmacien compte faire appel.

Egora.fr : Dans quelle situation êtes-vous actuellement ?

Jacqueline Girardeaux : Je suis officiellement déconventionnée pour un mois. Je m’apprête à faire appel de cette condamnation au niveau du tribunal administratif des affaires sanitaires et sociales.

Pourquoi cette sanction ?

La CPAM de Niort avait entamé une procédure de sanctions parce que j’avais un taux de génériques faible qui se situait aux alentours de 30%. Lors de ma comparution devant une commission paritaire locale, j’ai expliqué pourquoi ce taux était si bas. Il a donc été convenu que j’atteigne les 60% en décembre 2011. Malheureusement à cette date je n’ai pu atteindre que 50%.
La CPAM m’a en plus reproché de ne pas appliquer « le tiers payant contre génériques » . (Lorsqu’une personne n?accepte pas la substitution par un produit génériquable sur son ordonnance, le pharmacien ne doit pas lui proposer le tiers payant). Personne dans la profession n’applique cette règle, que je trouve malsaine vis-à-vis du client. D’autant qu’ils n’ont souvent pas les moyens de payer.
La CPAM m’a donc déconventionnée pour un mois. J’ai fait appel de cette décision au niveau de la commission paritaire nationale. La séance s’est tenue le 27 juin dernier et le verdict est tombé le 30 juillet. Ils ont maintenu la sanction décidée par la commission paritaire locale.Lors de ces comparutions, j’avais demandé que l’on calcule mon vrai taux de substitution. En effet, je reçois énormément d’ordonnances avec la mention NS (non substituable). Je ne peux donc pas contourner le désir du médecin. Pour prouver ma bonne fois, j’ai fait les photocopies des ordonnances d’avril, mai et juin. J’ai calculé le nombre de boîte que j’aurai pu substituer s’il n’y avait pas le NS. J’ai donc démontré que je faisais plus de 60%. La CPAM y a opposé un refus argumentant qu’elle n’avait pas les moyens de faire un véritable calcul.

Avez-vous le sentiment d’être un bouc-émissaire ?

C’est évident. Je suis allée voir le directeur de la CPAM de Niort. Je lui ai expliqué mon attitude vis-à-vis des génériques. Je ne suis pas contre, je générique tout ce que je peux, lorsque ceux-ci sont de qualité. Je cherche les génériques de source (ou auto-générique) qui sont exactement identiques au princeps. Je ne veux pas faire croire au client que je lui donne exactement la même chose que le médicament d’origine alors que je sais pertinemment que c’est faux. En tant que pharmacien, nous sommes formés aux médicaments. Je sais comment ils sont conçus et comment ils agissent. Je cherche à faire mon travail correctement. Je ne souhaite léser ni la sécurité sociale, ni les clients. J’exerce mon métier en tant qu’acteur de santé. Je ne suis pas comme certains pharmaciens qui ne cherchent qu’à faire du business. Ma marge n’est pas la même que la leur. Pour moi ce n’est pas important. La sécurité du client est ce qui compte le plus.

Vous estimez donc que tous les génériques ne sont pas au point ?

Ils ont une autorisation de mise sur le marché (AMM) qui est extrêmement allégée. En plus il y a une marge de bioéquivalence. S’il y a entre 80 et 125% de principe actif, c’est considéré comme bon. Or s’il y a moins 20% ou plus 25% de principe actif, c’est très mauvais. En cas de sur dosage il y a un problème de toxicité et si c’est sous dosé, il y a un souci d’efficacité. L’Académie de médecine l’a même souligné.

Le pharmacien doit faire un gros travail pour voir ce qu’il y a dans les génériques. Nous n’avons aucune publication sur les compositions alors que pour les princeps nous avons le Vidal. Les labos font ce qu’ils veulent. Ils peuvent changer un excipient par un autre? Il ne s’agit que de copies. J’irais même jusqu’à dire que les génériques sont des contrefaçons légalisées.

Tous les génériques sont donc mauvais ?

Non je ne dis pas ça. Certains le sont mais pas tous. Il faudrait déjà commencer par enlever cette fourchette de bioéquivalence, certains pays l’ont déjà fait, et exiger une AMM un peu plus lourde.
Si je fais 50% de génériques c’est parce que certains sont bons. Sinon je serais restée à 20%. Ce qui m’a empêché d’être à 60% c’est l’affluence de NS sur les ordonnances.

Estimez-vous avoir été sanctionnée à la place des médecins ?

La commission paritaire nationale m’a reproché de ne pas être allée voir les médecins concernés. Je leur ai répondu que je ne suis pas le gendarme des médecins. Le pharmacien n’est pas là pour surveiller les praticiens ou les clients, ni pour être le comptable de la sécurité sociale. Nous, pharmaciens, nous sommes accusés de tout par ce que nous faisons le tiers payant. En réalité, c’est le client qui est pénalisé puisqu’il doit avancer les frais. Résultat des courses, la sécu ne fait pas d’économies puisqu’elle rembourse quand même le médicament au client. Il s’agit juste d’une pression malsaine.

Donc les médecins n’y sont pour rien ?

Je ne les mets pas du tout en cause. Je me mets à leur place. C’est normal qu’ils veuillent savoir ce qu’ils délivrent à leurs patients. Le médecin est maitre de sa prescription, il n’est pas un fonctionnaire de la sécu.

Que pensez-vous de la politique de renforcement des génériques ?

Je pense que cette politique est mauvaise et mal faite. Les gens font tout et n’importe quoi en génériques. Cette politique a été lancée pour faire de l’argent. La première personne de la sécurité sociale qui est venue en 2006 ou 2007 pour m’expliquer les génériques est rentrée dans mon bureau en me disant « Je vais vous expliquer Madame comment vous allez me faire gagner de l’argent et comment vous allez en gagner ! » Je suis restée sidérée. J’ai essayé de lui expliquer pourquoi je ne voulais pas donner certains génériques que j’estime mauvais. Il m’a répondu « Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain là, je ne connais que les questions budgétaires. »Ces gens sont dangereux.
Les pharmaciens ont fait tout et n’importe quoi et ils récoltent ce qu’ils ont semé. Au fil des années, les patients se sont aperçus que les génériques n’étaient pas 100% identiques à leurs médicaments princeps. Ceux qui ont eu des problèmes bannissent désormais tous les génériques.
Aujourd’hui la profession est en danger. On budgétise trop la santé. On nous traite soit d’épicier soit d’acteur de santé, en fonction de ce qui arrange le mieux?

Si malgré votre recours, le déconventionnement était confirmé, que ferez-vous ?

Je n’aurais pas d’autre choix que d’embaucher un pharmacien remplaçant. Autrement je ne pourrais pas travailler. Je suis associée avec mon fils et nous avons été déconventionnés tous les deux. Ce n’est pas la pharmacie mais les titulaires qui sont déconventionnés.
A l’heure actuelle, sans le tiers payant les gens n’ont pas les moyens de payer.

Comment réagissent vos clients et les médecins ?

Ils n’en reviennent pas ! Ils ne savaient même pas ce qu’était le déconventionnement. Ils me demandent, « Vous n’avez pas le droit de faire ce que vous voulez ? »
Quant au médecin qui refuse de substituer, je n’ai pas eu de nouvelles. Il a refusé de recevoir la télévision.

Avez-vous peur pour l’avenir de votre profession ?

L’avenir est très noir. Le médicament est un gâteau que tout le monde veut se partager. On nous traite d’épicier tout le temps et on ne nous valorise jamais. En plus avec le concours commun pour les études de pharmacie, c’est une catastrophe. La plupart des étudiants sont des déçus de médecine et de dentaire. Il y a plus de place que de clients en pharmacie. L’officine n’attire plus.
On fait aujourd’hui aux pharmacies, ce que l’on a fait jadis aux épiceries. Maintenant s’ouvrent de grandes structures. On voit fleurir des grandes surfaces des médicaments. Les pharmaciens essaient de se regrouper pour essayer de survivre. On est en train de détruire le métier.

Voir aussi : Génériques : une politique qui se durcit

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